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PREMIERE PROMENADE
Me voici donc seul sur la terre, n'ayant plus de frère, de prochain, d'ami, de société que moi-même
Le plus sociable et le plus aimant des humains en a été proscrit. Par un accord unanime ils ont
cherché dans les raffinements de leur haine quel tourment pouvait être le plus cruel à mon âme
sensible, et ils ont brisé violemment tous les liens qui m'attachaient à eux. J'aurais aimé les hommes
en dépit d'eux-mêmes. Ils n'ont pu qu'en cessant de l'être se dérober à mon affection. Les voilà donc
étrangers, inconnus, nuls enfin pour moi puisqu'ils l'ont voulu. Mais moi, détaché d'eux et de tout,
que suis-je moi-même? Voilà ce qui me reste à chercher. Malheureusement cette recherche doit être
précédée d'un coup d'oeil sur ma position. C'est une idée par laquelle il faut nécessairement que je
passe pour arriver d'eux à moi.
Depuis quinze ans et plus que je suis dans cette étrange position, elle me paraît encore un rêve. Je
m'imagine toujours qu'une indigestion me tourmente, que je dors d'un mauvais sommeil et que je
vais me réveiller bien soulagé de ma peine en me retrouvant avec mes amis. Oui, sans doute, il faut
que j'aie fait sans que je m'en aperçusse un saut de la veille au sommeil, ou plutôt de la vie à la mort.
Tiré je ne sais comment de l'ordre des choses, je me suis vu précipité dans un chaos
incompréhensible où je n'aperçois rien du tout; et plus je pense à ma situation présente et moins je
puis comprendre où je suis.
Eh ! comment aurais-je pu prévoir le destin qui m'attendait? comment le puis-je concevoir encore
aujourd'hui que j'y suis livré? Pouvais-je dans mon bon sens supposer qu'un jour, moi le même
homme que j'étais, le même que je suis encore, je passerais, je serais tenu sans le moindre doute pour
un monstre, un empoisonneur, un assassin, que je deviendrais l'horreur de la race humaine, le jouet
de la canaille, que toute la salutation que me feraient les passants serait de cracher sur moi, qu'une
génération tout entière s'amuserait d'un accord unanime à m'enterrer tout vivant? Quand cette étrange
révolution se fit, pris au dépourvu, j'en fus d'abord bouleversé. Mes agitations, mon indignation me
plongèrent dans un délire qui n'a pas eu trop de dix ans pour se calmer, et dans cet intervalle, tombé
d'erreur en erreur, de faute en faute, de sottise en sottise, j'ai fourni par mes imprudences aux
directeurs de ma destinée autant d'instruments qu'ils ont habilement mis en oeuvre pour la fixer sans
retour. Je me suis débattu longtemps aussi violemment que vainement. Sans adresse, sans art, sans
dissimulation, sans prudence, franc, ouvert impatient, emporté, je n'ai fait en me débattant que
m'enlacer davantage et leur donner incessamment de nouvelles prises qu'ils n'ont eu garde de
négliger. Sentant enfin tous mes efforts inutiles et me tourmentant à pure perte, j'ai pris le seul parti
qui me restait à prendre, celui de me soumettre à ma destinée sans plus regimber contre la nécessité.
J'ai trouvé dans cette résignation le dédommagement de tous mes maux par la tranquillité qu'elle me
procure et qui ne pouvait s'allier avec le travail continuel d'une résistance aussi pénible
qu'infructueuse. Une autre chose a contribué à cette tranquillité. Dans tous les raffinements de leur
haine, mes persécuteurs en ont omis un que leur animosité leur a fait oublier; c'était d'en graduer si
bien les effets qu'ils pussent entretenir et renouveler mes douleurs sans cesse en me portant toujours
quelque nouvelle atteinte. S'ils avaient eu I adresse de me laisser quelque lueur d'espérance ils me
tiendraient encore par là. Ils Pourraient faire encore de moi leur jouet par quelque faux leurre', et me
navrera ensuite d'un tourment toujours nouveau par mon attente déçue. Mais ils ont d'avance épuisé
toutes leurs ressources; en ne me laissant rien ils se sont tout ôté à eux-mêmes. La diffamation la
dépressions, la dérision, l'opprobre dont ils mont couvert ne sont pas plus susceptibles
d'augmentation que d'adoucissement; nous sommes également hors d'état, eux de les aggraver et moi
de m'y soustraire. Ils se sont tellement pressés de porter à son comble la mesure de ma misère que
toute la puissance humaine, aidée de toutes les ruses de l'enfer, n'y saurait plus rien ajouter. La
douleur physique elle-même au lieu d'augmenter mes peines y ferait diversion. En m'arrachant des
cris, peut-être, elle m'épargnerait des gémissements, et les déchirements de mon corps suspendraient
ceux de mon coeur. Qu'ai-je encore à craindre d'eux puisque tout est fait? Ne pouvant plus empirera
mon état ils ne sauraient plus m'inspirer d'alarmes. L'inquiétude et l'effroi sont des maux dont ils
m'ont pour jamais délivré: c'est toujours un soulagement. Les maux réels ont sur moi peu de prise; je
prends aisément mon parti sur ceux que j'éprouve, mais non pas sur ceux que je crains. Mon
imagination effarouchée les combine, les retourne, les étend et les augmente. Leur attente me
tourmente cent fois plus que leur présence, et la menace m'est plus terrible que le coup. Sitôt qu'ils
arrivent, l'événement, leur ôtant tout ce qu'ils avaient d'imaginaire, les réduit à leur juste valeur. Je
les trouve alors beaucoup moindres que je ne me les étais figurés, et même au milieu de ma
souffrance je ne laisse pas de me sentir soulagé. Dans cet état, affranchi de toute nouvelle crainte et
délivré de l'inquiétude de l'espérance, la seule habitude suffira pour me rendre de jour en jour plus
supportable une situation que rien ne peut empirer, et à mesure que le sentiment s'en émousse par la
durée ils n'ont plus de moyens pour le ranimer. Voilà le bien que m'ont fait mes persécuteurs en
épuisant sans mesure tous les traits de leur animosité. Ils se sont ôté sur moi tout empire, et je puis
désormais me moquer d'eux.
Il n'y a pas deux mois encore qu'un plein calme est rétabli dans mon coeur. Depuis longtemps je
ne.craignais plus rien, mais j'espérais encore, et cet espoir tantôt bercé tantôt frustré était une prise
par laquelle mille passions diverses ne cessaient de m'agiter. Un événement aussi triste qu'imprévu
vient enfin d'effacer de mon coeur ce faible rayon d'espérance et. m'a fait voir ma destinée fixée à
jamais sans retour ici-bas. Dès lors je me suis résigné sans réserve et j'ai retrouvé la paix. Sitôt que
j'ai commencé d'entrevoir la trame dans toute son étendue, j'ai perdu Pour jamais l'idée de ramener
de mon vivant le public sur mon compte; et même ce retour, ne pouvant plus être réciproque, me
serait désormais bien inutile. Les hommes auraient beau revenir à moi, ils ne me retrouveraient plus.
Avec le dédain qu'ils m'ont inspiré leur commerce me serait insipide et même à charge, et je suis cent
fois plus heureux dans ma solitude que je ne pourrais l'être en vivant avec eux. Ils ont arraché de
mon coeur toutes les douceurs de la société. Elles n'y pourraient plus germer derechef à mon âge; il
est trop tard. Qu'ils me fassent désormais du bien ou du mal, tout m'est indifférent de leur part, et
quoi qu'ils fassent, mes contemporains ne seront jamais rien pour moi. Mais je comptais encore sur
l'avenir, et j'espérais qu'une génération meilleure, examinant mieux et les jugements portés par celle-
ci sur mon compte et sa conduite avec moi démêlerait aisément l'artifice de ceux qui la dirigent et me
verrait encore tel que je suis. C'est cet espoir qui m'a fait écrire mes Dialogues, et qui m'a suggéré
mille folles tentatives pour les faire passer à la postérité 3. Cet espoir quoique éloigné, tenait mon âme
dans la même agitation que quand je cherchais encore dans le siècle un coeur juste, et mes espérances
que j'avais beau jeter au loin me rendaient également le jouet des hommes d'aujourd'hui. J'ai dit dans
mes Dialogues sur quoi je fondais cette attente. Je me trompais. Je l'ai senti par bonheur assez à
temps pour trouver encore avant ma dernière heure un intervalle de pleine quiétude et de repos
absolu. Cet intervalle a commencé à l'époque dont je parle, et j'ai lieu de croire qu'il ne sera plus
interrompu.
Il se passe bien peu de jours que de nouvelles réflexions ne me confirment combien j'étais dans
l'erreur de compter sur le retour du public, même dans un autre âge; puisqu'il est conduit dans ce qui
me regarde par des guides qui se renouvellent sans cesse dans les corps qui m'ont pris en aversion.
Les particuliers meurent, mais les corps collectifs ne meurent point. Les mêmes passions s'y
perpétuent, et leur haine ardente, immortelle comme le démon qui l'inspire, a toujours la même
activité. Quand tous mes ennemis particuliers seront morts, les médecins, les oratoriens vivront
encore, et quand je n'aurais pour persécuteurs que ces deux corps-là, je dois être sûr qu'ils ne
laisseront pas plus de paix à ma mémoire après ma mort qu'ils n'en laissent à ma personne de mon
vivant. Peut-être par trait de temps, les médecins, que j'ai réellement offensés, pourraient-ils
s'apaiser. Mais les oratoriens que j'aimais, que j'estimais, en qui j'avais toute confiance et que je
n'offensai jamais, les oratoriens, gens d'Eglise et demi-moines seront à jamais implacables, leur
propre iniquité fait mon crime que leur amour-propre ne me pardonnera jamais et le public dont ils
auront soin d'entretenir et ranimer l'animosité sans cesse, ne s'apaisera pas plus qu'eux.
Tout est fini pour moi sur la terre. On ne peut plus m'y faire ni bien ni mal. Il ne me reste plus rien à
espérer ni à craindre en ce monde et m'y voilà tranquille au fond de l'abîme, pauvre mortel infortuné,
mais impassible comme Dieu même.
Tout ce qui m'est extérieur m'est étranger désormais. Je n'ai plus en ce monde ni prochain, ni
semblables, ni frères. Je suis sur la terre comme dans une planète étrangère où je serais tombé de
celle que j'habitais. Si je reconnais autour de moi quelque chose, ce ne sont que des objets affligeants
et déchirants pour mon coeur, et je ne peux jeter les yeux sur ce qui me touche et m'entoure sans y
trouver toujours quelque sujet de dédain qui m'indigne, ou de douleur qui m'afflige Ecartons donc de
mon esprit tous les pénibles objets dont je m'occuperais aussi douloureusement qu'inutilement. Seul
pour le reste de ma vie, puisque je ne trouve qu'en moi la consolation, l'espérance et la paix, je ne
dois ni ne veux plus m'occuper que de moi. C'est dans cet état que je reprends la suite de l'examen
sévère et sincère que j'appelai jadis mes Confessions. Je consacre mes derniers jours à m'étudier
moi-même et à préparer d'avance le compte que je ne tarderai pas à rendre de moi. Livrons-nous tout
entier à la douceur de converser avec mon âme puisqu'elle est la seule que les hommes ne puissent
m'ôter. Si à force de réfléchir sur mes dispositions intérieures je parviens à les mettre en meilleur
ordre et à corriger le mal qui peut y rester, mes méditations ne seront pas entièrement inutiles, et
quoique je ne sois plus bon à rien sur la terre je n'aurai pas tout à fait perdu mes derniers jours. Les
loisirs de mes promenades journalières ont souvent été remplis de contemplations charmantes dont
j'ai regret d'avoir perdu le souvenir. Je fixerai par l'écriture celles qui pourront me venir encore;
chaque fois que je les relirai m'en rendra la jouissance. J'oublierai mes malheurs, mes persécuteurs,
mes opprobres, en songeant au prix qu'avait mérité mon coeur. Ces feuilles ne seront proprement
qu'un informe journal de mes rêveries. Il y sera beaucoup question de moi, parce qu'un solitaire qui
réfléchit s'occupe nécessairement beaucoup de lui-même. Du reste toutes les idées étrangères qui me
passent par la tête en me promenant y trouveront également leur place. Je dirai ce que j'ai pensé tout
comme il m'est venu et avec aussi peu de liaison que les idées de la veille en ont d'ordinaire avec
celles du lendemain. Mais il en résultera toujours une nouvelle connaissance de mon naturel et de
mon humeur par celle des sentiments et des pensées dont mon esprit fait sa pâture journalière dans
l'étrange état où je suis. Ces feuilles peuvent donc être regardées comme un appendice de mes
Confessions, mais je ne leur en donne plus le titre, ne sentant plus rien à dire qui puisse le mériter.
Mon coeur s'est purifié à la coupelle de l'adversité, et j'y trouve à peine en le sondant avec soin
quelque reste de penchant répréhensible. Qu'aurais-je encore à confesser quand toutes les affections
terrestres en sont arrachées? Je n'ai pas plus à me louer qu'à me blâmer: je suis nul désormais parmi
les hommes, et c'est tout ce que je puis être, n'ayant plus avec eux de relation réelle, de véritable
société. Ne pouvant plus faire aucun bien qui ne tourne à mal, ne pouvant plus agir sans nuire à
autrui ou à moi-même m'abstenir est devenu mon unique devoir, et je le remplis autant qu'il est en
moi Mais dans ce désoeuvrement du corps mon âme est encore active, elle produit encore des
sentiments, des pensées, et sa vie interne et morale semble encore s'être accrue par la mort de tout
intérêt terrestre et temporel. Mon corps n'est plus pour moi qu'un embarras, qu'un obstacle, et je
m'en dégage d'avance autant que je puis.
Une situation si singulière mérite assurément d'être examinée et décrite, et c'est à cet examen que je
consacre mes derniers loisirs. Pour le faire avec succès il y faudrait procéder avec ordre et méthode:
mais je suis incapable de ce travail et même il m'écarterait de mon but qui est de me rendre compte
des modifications de mon âme et de leurs successions. Je ferai sur moi-même à quelque égard les
opérations que font les physiciens sur l'air pour en connaître l'état journalier. J'appliquerai le
baromètre à mon âme, et ces opérations bien dirigées et longtemps répétées me pourraient fournir des
résultats aussi sûrs que les leurs. Mais je n'étends pas jusque-là mon entreprise. Je me contenterai de
tenir le registre des opérations sans chercher à les réduire en système. Je fais la même entreprise que
Montaigne, mais avec un but tout contraire au sien: car il n'écrivait ses Essais que pour les autres, et
je n'écris mes rêveries que pour moi. Si dans mes plus vieux jours, aux approches du départ, je
reste, comme je l'espère dans la même disposition où je suis, leur lecture me rappellera la douceur
que je goûte à les écrire et, faisant renaître ainsi pour moi le temps passé, doublera pour ainsi dire
mon existence. En dépit des hommes, je saurai goûter encore le charme de la société et je vivrai
décrépit avec moi dans un autre âge comme je vivrais avec un moins vieux ami. J'écrivais mes
premières Confessions et mes Dialogues dans un souci continuel sur les moyens de les dérober aux
mains rapaces de mes persécuteurs pour les transmettre, s'il était possible, à d'autres générations. La
même inquiétude ne me tourmente plus pour cet écrit, je sais qu'elle serait inutile, et le désir d'être
mieux connu des hommes s'étant éteint dans mon coeur n'y laisse qu'une indifférence profonde sur
le sort et de mes vrais écrits et des monuments de mon innocence, qui déjà peut-être ont été tous pour
jamais anéantis. Qu'on épie ce que je fais, qu'on s'inquiète de ces feuilles, qu'on s en empare, qu'on
les supprime, qu'on les falsifie, tout cela m'est égal désormais. Je ne les cache ni ne les montre. Si
on me les enlève de mon vivant on ne m'enlèvera ni le plaisir de les avoir écrites, ni le souvenir de
leur contenu, ni les méditations solitaires dont elles sont le fruit et dont la source ne peut ne s'éteindre
qu'avec mon âme. Si dès mes premières calamités j'avais su ne point regimber contre ma destinée et
prendre le parti que je prends aujourd'hui, tous les efforts des hommes, toutes leurs épouvantables
machines eussent été sur moi sans effet, et ils n'auraient pas plus troublé mon repos par toutes leurs
trames qu'ils ne peuvent le troubler désormais par tous leurs succès; qu'ils jouissent à leur gré de
mon opprobre, ils ne m'empêcheront pas de jouir de mon innocence et d'achever mes jours en paix
malgré eux.
DEUXIÈME PROMENADE
AYANT donc formé le projet de décrire l'état habituel de mon âme dans la plus étrange position où se
puisse jamais trouver un mortel, je n ai vu nulle manière plus simple et plus sûre d'exécuter cette
entreprise que de tenir un registre fidèle de mes promenades solitaires et des rêveries qui les
remplissent quand je laisse ma tête entièrement libre, et mes idées suivre leur pente sans résistance et
sans gêne. Ces heures de solitude et de méditation sont les seules de la journée où je sois pleinement
moi et à moi sans diversion, sans obstacle, et où je puisse véritablement dire être ce que la nature a
voulu.
J'ai bientôt senti que j'avais trop tardé d'exécuter ce projet. Mon imagination déjà moins vive ne
s'enflamme plus comme autrefois à la contemplation de l'objet qui l'anime, je m'enivre moins du
délire de la rêverie; il y a plus de réminiscence que de création dans ce qu'elle produit désormais, un
tiède alanguissement énerve' toutes mes facultés l'esprit de vie s'éteint en moi par degrés; mon âme
ne s'élance plus qu'avec peine hors de sa caduque enveloppe, et sans l'espérance de l'état auquel
j'aspire parce que je m'y sens avoir droit, je n'existerais plus que par des souvenirs. Ainsi pour me
contempler moi-même avant mon déclin, il faut que je remonte au moins de quelques années au temps
où, perdant tout espoir ici-bas et ne trouvant plus d'aliment pour mon coeur sur la terre, je.
m'accoutumais peu à peu à le nourrir de sa propre substance et à chercher toute sa pâture au-dedans
de moi.
Cette ressource, dont je m'avisai trop tard, devint si féconde qu'elle suffit bientôt pour me
dédommager de tout. L'habitude de rentrer en moi-même me fit perdre enfin le sentiment et presque
le souvenir de mes maux, j'appris ainsi par ma propre expérience que la source du vrai bonheur est
en nous, et qu'il ne dépend pas des hommes de rendre vraiment misérable celui qui sait vouloir être
heureux. Depuis quatre ou cinq ans je goûtais habituellement ces délices internes que trouvent dans la
contemplation les âmes aimantes et douces. Ces ravissements, ces extases que j'éprouvais
quelquefois en me promenant ainsi seul étaient des jouissances que je devais à mes persécuteurs: sans
eux je n'aurais jamais trouvé ni connu les trésors que je portais en moi-même. Au milieu de tant de
richesses, comment en tenir un registre fidèle? En voulant me rappeler tant de douces rêveries, au lieu
de les décrire j'y retombais. C'est un état que son souvenir ramène, et qu'on cesserait bientôt de
connaître en cessant tout à fait de le sentir. J'éprouvai bien cet effet dans les promenades qui suivirent
le projet d'écrire la suite de mes Confessions surtout dans celle dont je vais parler et dans laquelle un
accident imprévu vint rompre le fil de mes idées et leur donner pour quelque temps un autre cours. Le
jeudi 24 octobre 17761, je suivis après dîner les boulevards jusqu'à la rue du Chemin-Vert par
laquelle je gagnai les hauteurs de Ménilmontant, et de là prenant les sentiers à travers les vignes et les
prairies, je traversai jusqu'à Charonne le riant paysage qui sépare ces deux villages, puis je fis un
détour pour revenir par les mêmes prairies en prenant un autre chemin. Je m'amusais à les parcourir
avec ce plaisir et cet intérêt que mont toujours donnés les sites agréables, et m'arrêtant quelquefois à
fixer des plantes dans la verdure. J'en aperçus deux que je voyais assez rarement autour de Paris et
que je trouvai très abondantes dans ce canton-là. L'une est le Picris hieracioides, de la famille des
composées, et l'autre le Bupleuron falcatum, de celle des ombellifères. Cette découverte me réjouit et
m'amusa très longtemps et finit par celle d'une plante encore plus rare, surtout dans un pays élevé,
savoir le Cerastium aquaticum que, malgré l'accident qui m'arriva le même jour, j ai retrouvé dans un
livre que j'avais sur moi et placé dans mon herbier. Enfin, après avoir parcouru en détail plusieurs
autres plantes que je voyais encore en fleurs, et dont l'aspect et l'énumération qui m'était familière me
donnaient néanmoins toujours du plaisir, je quittai peu à peu ces menues observations pour me livrer
à l'impression non moins agréable mais plus touchante que faisait sur moi l'ensemble de tout cela.
Depuis quelques jours on avait achevé la vendange; les promeneurs de la ville s'étaient déjà retirés;
les paysans aussi quittaient les champs jusqu'aux travaux d'hiver. La campagne, encore verte et
riante, mais défeuillée en partie et déjà t presque déserte, offrait partout l'image de la solitude et des
approches de l'hiver. Il résultait de son aspect un mélange d'impression douce et triste trop analogue
à mon âge et à mon sort pour que je ne m'en fisse pas l'application. Je me voyais au déclin d'une vie
innocente et infortunée, l'âme encore pleine de sentiments vivaces et l'esprit encore orné de quelques
fleurs, mais déjà flétries par la tristesse et desséchées par les ennuis. Seul et délaissé je sentais venir
le froid des premières glaces, et mon imagination tarissante' ne peuplait plus ma solitude d'êtres
formés selon mon coeur. Je me disais en soupirant: qu'ai-je fait ici-bas? J'étais fait pour vivre, et je
meurs sans avoir vécu. Au moins ce n'a pas été ma faute, et je porterai à l'auteur de mon être, sinon
l'offrande des bonnes oeuvres qu'on ne m'a pas laissé faire, du moins un tribut de bonnes intentions
frustrées, de sentiments sains mais rendus sans effet et d'une patience à l'épreuve des mépris des
hommes. Je m'attendrissais sur ces réflexions, je récapitulais les mouvements de mon âme dès ma
jeunesse, et pendant mon âge mûr, et depuis qu'on m'a séquestré de la société des hommes, et durant
la longue retraite dans laquelle je dois achever mes jours. Je revenais avec complaisance sur toutes les
affections de mon coeur, sur ses attachements si tendres mais si aveugles, sur les idées moins tristes
que consolantes dont mon esprit s'était nourri depuis quelques années, et je me préparais à les
rappeler assez pour les décrire avec un plaisir presque égal à celui que J'avais pris a m'y livrer. Mon
après-midi se passa dans ces paisibles méditations, et je m'en revenais très content de ma journée,
quand au fort de ma rêverie j'en fus tiré par l'événement qui me reste à raconter. J'étais sur les six
heures à la descente de Ménilmontant presque vis-à-vis du Galant Jardinier, quand, des personnes
qui marchaient devant moi s étant tout à coup brusquement écartées je vis fondre sur moi un gros
chien danois qui, s'élançant à toutes jambes devant un carrosse, n'eut pas même le temps de retenir
sa course ou de se détourner quand il m'aperçut. Je jugeai que le seul moyen que j'avais d'éviter
d'être jeté par terre était de faire un grand saut si juste que le chien passât sous moi tandis que je
serais en l'air. Cette idée plus prompte que l'éclair et que je n'eus le temps ni de raisonner ni
d'exécuter fut la dernière avant mon accident. Je ne sentis ni le coup ni la chute, ni rien de ce qui
s'ensuivit jusqu'au moment où je revins a moi. Il était presque nuit quand je repris connaissance. Je
me trouvai entre les bras de trois ou. quatre jeunes gens qui me racontèrent ce qui venait de m'arriver.
Le chien danois n'ayant pu retenir son élan s'était précipité sur mes deux jambes et, me choquant de
sa masse et de sa vitesse, m'avait fait tomber la tête en avant: la mâchoire supérieure portant tout le
poids de mon corps avait frappé sur un pavé très raboteux, et la chute avait été d'autant plus violente
qu'étant à la descente, ma tête avait donné plus bas que mes pieds.
Le carrosse auquel appartenait le chien suivait immédiatement et m'aurait passé sur le corps si le
cocher n'eût à l'instant retenu ses chevaux. Voilà ce que j'appris par le récit de ceux qui m'avaient
relevé et qui me soutenaient encore lorsque je revins à moi. L'état auquel je me trouvai dans cet
instant est trop singulier pour n'en pas faire ici la description.
La nuit s'avançait. J'aperçus le ciel, quelques étoiles, et un peu de verdure. Cette première sensation
fut un moment délicieux. Je ne me sentais encore que par 1à. Je naissais dans cet instant à la vie, et il
me semblait que je remplissais de ma légère existence tous les objets que j'apercevais. Tout entier au
moment présent je ne me souvenais de rien; je n'avais nulle notion distincte de mon individu, pas la
moindre idée de ce qui venait de m'arriver; je ne savais ni qui j'étais ni où j'étais; je ne sentais ni mal,
ni crainte, ni inquiétude. Je voyais couler mon sang comme j'aurais vu couler un ruisseau, sans
songer seulement que ce sang m'appartînt en aucune sorte. Je sentais dans tout mon être un calme
ravissant auquel, chaque fois que je me le rappelle, je ne trouve rien de comparable dans toute
l'activité des plaisirs connus.
On me demanda où je demeurais; il me fut impossible de le dire. Je demandai où j'étais, on me dit, à
la Haute-Borne, c'était comme si l'on m'eût dit au mont Atlas. Il fallut demander successivement le
pays, la ville et le quartier où je me trouvais. Encore cela ne put-il suffire pour me reconnaître; il me
fallut tout le trajet de là jusqu'au boulevard pour me rappeler ma demeure et mon nom. Un monsieur
que je ne connaissais pas et qui eut la charité de m'accompagner quelque temps, apprenant que je
demeurais si loin, me conseilla de prendre au Temple un fiacre pour me reconduire chez moi. Je
marchais très bien, très légèrement sans sentir ni douleur ni blessure, quoique je crachasse toujours
beaucoup de sang. Mais j'avais un frisson glacial qui faisait claquer d'une façon très incommode mes
dents fracassées. Arrive au Temple, je pensai que puisque je marchais sans peine il valait mieux
continuer ainsi ma route à pied que de m'exposer à périr de froid dans un fiacre. Je fis ainsi la demi-
lieue qu'il y a du Temple à la rue Plâtrière, marchant sans peine évitant les embarras, les voitures,
choisissant et suivant mon chemin tout aussi bien que j'aurais pu faire en pleine santé. J'arrive,
j'ouvre le secret qu'on a fait mettre à la porte de la rue, je monte l'escalier dans l'obscurité et j'entre
enfin chez moi sans autre accident que ma chute et ses suites, dont je ne m'apercevais pas même
encore alors. Les cris de ma femme en me voyant me firent comprendre que j'étais plus maltraité que
je ne pensais. Je passai la nuit sans connaître encore et sentir mon mal. Voici ce que je sentis et
trouvai le lendemain. J'avais la lèvre supérieure fendue en dedans jusqu'au nez, en dehors la peau
l'avait mieux garantie et empêchait la totale séparation, quatre dents enfoncées à la mâchoire

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